Je me souviens que j'allais souvent me promener avec mon p¨¨re dans les plaines canadiennes. Un jour o¨´ nous allions cueillir du foin d'odeur aux racines roses et ¨¤ l'ar?me doux, j'ai remarqu¨¦ qu'avant de cueillir la premi¨¨re herbe, mon p¨¨re a pris dans sa blague ¨¤ tabac une pinc¨¦e de tabac qu'il a pos¨¦e ¨¤ c?t¨¦ pour l'offrir ¨¤ la Terre-m¨¨re. Ce geste ¨¦tait sinc¨¨re et naturel.
Nous vivons ¨¤ une ¨¦poque o¨´ la relation dominante entre la Terre et les hommes ne se fait que dans un sens, sans r¨¦ciprocit¨¦. Au cours de si¨¨cles, on s'est servi de l'id¨¦e de destin¨¦e manifeste pour justifier cette utilisation de la terre et de ses ressources; les dirigeants politiques et religieux pouvaient revendiquer leurs pratiques au nom de leur droit divin. Ayant grandi chez les Cris o¨´ la relation traditionnelle avec la Terre est fond¨¦e sur le respect, je ne peux que remarquer le contraste saisissant entre ces vues dominantes du monde et nos valeurs.
Les valeurs traditionnelles des Cris sont difficiles ¨¤ d¨¦finir, car ¨¦tant souvent associ¨¦es aux id¨¦es socialistes et environnementales modernes et catalogu¨¦es comme telles. S'il y a des similarit¨¦s, des diff¨¦rences existent. Le respect de l'environnement est un id¨¦al que les hommes modernes tentent d'int¨¦grer dans leur mode de vie, alors que pour les Cris, ces valeurs en font partie int¨¦grante. Il n'y a pas de diff¨¦rence entre la fa?on dont nous vivons et nos id¨¦aux.
Je me souviens que lorsque mon p¨¨re nous emmenait ¨¤ la chasse, mon fr¨¨re et moi, ¨¤ chaque fois qu'un animal ¨¦tait tu¨¦, il nous en donnait un morceau pour l'offrir ¨¤ la terre. C'est un exemple o¨´ nous rendions ¨¤ la terre ce qu'elle nous donnait. Curieusement, j'ai compris bien plus tard que faire des offrandes pendant la chasse n'¨¦tait pas une pratique courante. Ce n'est qu'en analysant cette exp¨¦rience que je comprends maintenant que l'action de mon p¨¨re ¨¦tait fond¨¦e sur notre relation ¨¦troite ¨¤ la terre.
Cette relation est illustr¨¦e non seulement par notre pratique de r¨¦ciprocit¨¦ mais aussi par notre relation spirituelle ¨¤ la terre. Dans la hutte ¨¤ sudation, une c¨¦r¨¦monie spirituelle o¨´ les Cris purifient leur esprit et leur corps, nous apprenons ¨¤ poser la main sur la Terre si la chaleur est trop intense. Cela montre notre relation intrins¨¨que ¨¤ la terre et le soutien inh¨¦rent qu'elle nous offre. Nous sommes unis ¨¤ la terre, car c'est une partie essentielle de notre identit¨¦. C'est pourquoi nous lui redonnons ce qu'elle nous a donn¨¦ - ignorer cette responsabilit¨¦ serait comparable ¨¤ abuser de notre corps ou des moyens de subsistance dont nous disposons.
Comment est-il possible de prendre ¨¤ la terre sans rien lui rendre en ¨¦change et de penser que cela n'aura aucune cons¨¦quence ? C'est une question importante que se posent les Cris sur les pratiques d'exploitation qui continuent d'¨ºtre adopt¨¦es dans le monde. Au nord, ¨¤ quelques heures de route d'o¨´ vit ma communaut¨¦ se trouve Fort Mc Murray qui fait l'objet de l'attention internationale apr¨¨s la catastrophe environnementale qui a ¨¦t¨¦ caus¨¦e par l'industrie p¨¦troli¨¨re en plein essor. L'impact sur les terres des fr¨¨res et des s?urs des Premi¨¨res nations de la r¨¦gion est consid¨¦rable et constitue une menace pour leur sant¨¦. Dans cette r¨¦gion, on peut constater les cons¨¦quences directes de l'id¨¦e de destin¨¦e manifeste.
Si nous continuons ¨¤ d¨¦grader les terres en prenant sans rendre en ¨¦change, la situation persistera de mani¨¨re chronique et irr¨¦versible. Les cons¨¦quences associ¨¦es ¨¤ cette n¨¦gligence et au manque de respect de la terre se sont aggrav¨¦es avec le changement climatique. Ce que les Cris peuvent offrir au monde est partag¨¦ avec de nombreuses populations autochtones - la relation ¨¤ la terre implique un respect profond et la n¨¦cessit¨¦ de reconna¨ªtre que ce que l'on prend doit ¨ºtre rendu.
En ¨¦crivant cet article, j'ai compris qu'en tant que jeune faisant partie du peuple Cris, je connaissais plus de choses que je ne le pensais. Issu d'une culture o¨´ les enseignements sont transmis par l'exp¨¦rience et par voie orale, j'h¨¦sitais ¨¤ parler de la culture des Cris parce que je n'¨¦tais pas s?r que mon exp¨¦rience refl¨¦terait celle des autres membres de ma communaut¨¦. En r¨¦fl¨¦chissant ¨¤ ma propre vie et en partageant des histoires avec des amis, je me suis rendu compte que les enseignements que j'avais tir¨¦s de mon pass¨¦ ¨¦taient uniques. J'en suis venu ¨¤ comprendre deux choses : le fait que les traditions et la culture des Cris soient transmises oralement signifie qu'il n'y a pas une mani¨¨re d'¨ºtre un Cri. Je suis un Cri parce que j'ai grandi dans ma communaut¨¦ et que je n'ai pas besoin de suivre une doctrine pour l'¨ºtre -, je le suis simplement. La deuxi¨¨me chose que j'ai comprise a trait ¨¤ l'opportunit¨¦. La langue Cri, comme la plupart des langues autochtones, risque de dispara¨ªtre parce les jeunes g¨¦n¨¦rations l'utilisent de moins en moins. Et la langue est li¨¦e ¨¤ la culture. Ayant d¨¦j¨¤ remarqu¨¦ le manque de connaissances sur ma culture et conscient que je ne parle pas le Cri, je me pose des questions sur l'avenir des jeunes de cette communaut¨¦. Que peut-on faire pour tirer le meilleur parti possible des connaissances que ces jeunes ont de leur culture qui serait extr¨ºmement b¨¦n¨¦fique ? La langue Cri et la sagesse qu'elle v¨¦hicule sont une partie de ce que les Cris peuvent offrir, et c'est une occasion pour cette g¨¦n¨¦ration de garder vivant cet aspect de notre tradition.
Ayant grandi dans ma communaut¨¦, mes exp¨¦riences m'ont donn¨¦ l'occasion de comprendre le rapport des Cris ¨¤ la terre. Ayant aussi grandi dans une soci¨¦t¨¦ plus large qui est domin¨¦e par le capitalisme, j'ai pu constater l'absence de relation qui existe entre l'homme et la terre. L'orientation que la soci¨¦t¨¦ capitaliste prend n'est pas viable. Les valeurs dont j'ai h¨¦rit¨¦ me font comprendre que le vrai respect pour la terre n'est pas seulement important, il est indispensable pour assurer la survie de l'humanit¨¦.
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